Accéder au contenu principal

Peut-on faire confiance aux témoignages d'amour?

La confiance désigne de façon générale, l'absence de crainte que nous inspire une chose ou quelqu'un. Faire confiance à quelqu'un, c'est être certain qu'il ne fera rien qui pourrait nous causer du tort. En d'autres termes, accorder de la crédibilité à une de ses promesses ou un de ses geste. Un témoignage, quant à lui, est un discours, ou, dans le sens qui est le notre, peut être interprété comme un ensemble d'actions mimant une réalité quelconque. En effet, "témoigner" de quelque chose, c'est donner l'air de quelque chose. Si je dis des actes de quelqu'un qu'ils témoignent de son affection pour moi, cela signifie que la façon dont il se comporte avec moi me prouve, ou du moins, me donne l'impression qu'il a de l'affection pour moi.
Seulement, comme on peut le remarquer, il y a au cœur de ces deux termes : confiance et témoignage, ce qu'on appelle de l'incertitude. Car en effet, faire confiance c'est interpréter, et témoigner c'est également interpréter, ou plutôt, jouer un rôle. Or, de façon générale, nous avons tendance à considérer que l'amour est visible au travers de "preuves d'amour", c'est-à-dire de gestes affectifs, qui nous font plaisir et nous donnent l'impression d'être aimés.
Mais si le témoignage est susceptible d'être faux, et que la confiance est susceptible d'être basée sur des mensonges, peut-on alors faire confiance aux témoignages d'amour sans se tromper ?
La nature de l'homme n'est-elle justement pas changeante au point qu'il faille supposer qu'il est absurde de se fier à quelconque témoignage d'amour humain?
L'amour ne consisterait-t-il pas alors en la faculté à accepter l'incertitude ?

Ce sujet est traité par Nietzsche dans un fabuleux texte extrait de son livre tout aussi fabuleux intitulé Humain, trop humain:

« On peut promettre des actes, mais non des sentiments ; car ceux-ci sont involontaires. Qui promet à l’autre de l’aimer toujours, ou de le haïr toujours ou de lui être toujours fidèle promet quelque chose qui n’est pas en son pouvoir ; ce qu’il peut pourtant promettre, ce sont des actes qui sont d’ordinaire, sans doute des suites de l’amour, de la haine, de la fidélité, mais peuvent aussi bien découler d’autres motifs, car les motifs et les voies sont multiples qui mènent à un même acte (1). La promesse de toujours aimer quelqu’un signifie donc : aussi longtemps que je t’aimerai, je te le témoignerai par des actes d’amour ; si je ne t’aime plus, tu n’en continueras pas moins à être de ma part l’objet des mêmes actes, quoique pour d’autres motifs. De sorte qu’il persistera dans la tête de nos semblables l’illusion que l’amour demeure inchangé et pareil à lui-même. – On promet donc la continuité des apparences de l’amour lorsque, sans s’aveugler soi-même, on jure à quelqu’un un éternel amour. »
                      Friedrich Nietzsche - Humain, trop humain
(1) Nietzsche veut dire ici qu’un même acte peut être provoqué par des raisons et des motivations humaines complètement différentes.


Nietzsche part du principe que contrairement aux actes, les sentiments sont involontaires. Autrement dit, si on peut volontairement agir de façon galante par exemple, en offrant des fleurs à sa bien-aimée, on ne peut cependant pas volontairement décider de ne plus l'aimer. Car le sentiment n'est pas une action, au sens où, du jour au lendemain, on pourrait décider d'aimer une personne ou de mettre fin aux sentiments que l'on ressent pour elle. Les sentiments sont vécus et non sollicités ou crées. C'est ainsi que l'auteur arrive à la conclusion que : « Qui promet à l’autre de l’aimer toujours ou de le haïr toujours ou de lui être toujours fidèle promet quelque chose qui n’est pas en son pouvoir ».

Or, c'est justement le fait que l'on puisse agir comme on le souhaite qui semble rendre impossible une quelconque cohérence dans la promesse que l'on fait à quelqu'un de toujours l'aimer. Il est impossible de pénétrer dans l'esprit d'un être pour vérifier si ses sentiments sont toujours les mêmes qu'à une certaine époque. Il ne reste alors que les gestes pour nous donner une idée de ce que la personne ressent. Mais se pose dès lors le problème de savoir si ces gestes : des fleurs offertes, des attentions, des sacrifices, des mots et autres, sont de véritables reflets des sentiments de la personne qui agit. Nietzsche a bien saisi ce problème, et démontre ainsi dans son texte que les actes peuvent recouvrir des sentiments différents de ceux dont ils semblent témoigner, dans la mesure où l'on peut choisir délibérément, bien que n'aimant plus une personne, d'agir exactement de la même façon que lorsqu'on l'aimait autrefois.

Peut-on alors, métaphysiquement, promettre à quelqu'un de l'aimer éternellement ? Il semble que cela soit impossible. Le problème qui se pose est celui de l'intérêt d'avouer ses sentiments à quelqu'un alors que l'on ne sera pas responsable de la disparition éventuelle de ces derniers. La conséquence qu'en tire Nietzsche, c'est qu'il faut promettre l'éternité des actes amoureux et non celle de l'amour en lui-même. En d'autres termes, il s'agirait de promettre de se comporter comme un homme amoureux au-delà de nos sentiments et sans cesse agir de sorte à laisser penser à autrui que nos sentiments sont toujours les mêmes alors même qu'ils ne le sont plus. C'est ce qu'explique l'auteur lorsqu'il dit : « On promet donc la continuité des apparences de l'amour lorsque, sans s'aveugler soi-même, on jure à quelqu'un un éternel amour.» 

Il reste peut-être une dernière possibilité que Nietzsche n'a pas étudié. Cette possibilité, je pourrais la résumer en une question : peut-il y avoir de l'amour sans incertitude ? N'est-ce pas ce petit grain d'incertitude, même par-delà les actes de l'être aimé qui renforce le caractère si spécial de ce sentiment ? Je crois qu'en plus de l'intérêt de se poser cette question, il est important de saisir que l'amour d'une chose ne repose que sur une incertitude. Prenons l'exemple de la philosophie qui se décompose du grec en "philein", qui signifie "aimer" et "chercher", et en "sophia" qui désigne la connaissance, le savoir et la sagesse. En interprétant cette étymologie au sens brut, on comprend qu'avant d'être une personne qui détient la vérité ou le savoir, comme on le pense généralement, le philosophe est avant tout quelqu'un qui est à la recherche de ces éléments et qui aime cette recherche. Ce qui signifie en même temps qu'il ne serait plus tout à fait philosophe si il détenait déjà l'objet de sa recherche. Ainsi, la forme d'amour que représente la philosophie, ne trouverait-elle entière satisfaction que dans la possibilité de recherche.  

L'enseignement qu'il faut tirer de cette analyse, c'est qu'il est possible qu'en réalité, l'amour ne puisse être sincère que dans la mesure où la certitude de sa longévité reste inaccessible. Serions-nous réellement amoureux si nous avions la possibilité d'être certains qu'autrui nous aimera éternellement ? Je crois que pour que le sentiment soit pur et que le désir puisse subsister, il est essentiel que nous ayons conscience qu'un jour, notre partenaire peut nous abandonner, ne plus ressentir ce qu'il ressent actuellement et nous mentir, car c'est le risque que nous choisissons de prendre en nous engageant. Et par conséquent, il est possible de conclure en disant qu'il faut faire confiance aux témoignages d'amour lorsqu'on accepte de prendre le risque d'être un jour trompé et blessé. Car l'amour est justement la confiance que l'on donne à l'incertitude.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Suis-je ce que j'ai conscience d'être ? / Qui suis-je ? / Puis-je me connaître ?

Introduction:

  Il n'y a rien de plus certain et de plus important pour un homme que le fait et le sentiment d'avoir une identité. Notre identité, c'est ce que nous affirmons lorsque nous disons «je» ou «moi». Elle renvoie à ce que nous appelons communément, notre «caractère», c'est-à-dire notre manière d'être aux yeux des autres. Avoir conscience de soi n'a donc pas d'autre sens au départ que celui de savoir que nous correspondons bien à ce caractère que nous nous forgeons en existant. Pourtant, ce caractère qui nous semble si certain, peut nous échapper par moment ; nous pouvons nous persuader de faire quelque chose, sans pourtant au moment venu, la réaliser comme prévu. De même nous pouvons dire dans l'embarras, quelque chose de faux, par la simple présence d'une personne que l'on veut impressionner. Ainsi, le «je», ou le «moi» pourraient s'avérer n'être que des illusions résultants d'une méconnaissance de l'influence du monde …

L'homme est-il un être à part dans la Nature ?

 Introduction :
   En concevant la Nature comme un système clos régi par ses propres lois, et en considérant que l'homme, minuscule comparé à elle, en fait partie intégrante, alors il est possible de penser qu'il n'en constitue pas une exception, il est tout comme le reste des êtres vivants, soumis à ses lois, et ne peut ainsi, pas être distingué à la manière d'un « élu ». Pourtant, toujours en considérant l'homme d'un point de vue biologique, mais en ne lui négligeant pas ce qui constitue bel et bien une spécificité en lui étant propre, à savoir la « conscience », un problème se pose puisqu'il ne nous serait plus possible de l'intégrer totalement à une liste d'êtres vivants ordinaires. La conscience serait dès lors ce qui constituerait sa plus forte démarcation du reste de la Nature, elle l’élèverait au dessus des autres par l'aptitude qu'elle lui offre, qui n'est autre que celle d'être conscient de sa propre présence. Mais bien qu…

Doit-on tout faire pour être heureux ?

Introduction : Le bonheur, pour l'opinion, réside dans la satisfaction des désirs nous procurant du plaisir, ce qui sous-entendrait que pour être heureux, il suffirait d'accumuler le maximum de plaisirs possibles. Un tel point de vue rend donc légitime, puisque le bonheur vise notre bien, la mise en oeuvre accentuée de la recherche de plaisirs. Et dès lors se demander si l'on doit tout faire pour être heureux, c'est s'attendre à une réponse positive. Cependant, la question prend une toute autre tournure dès lors que l'on comprend que le : "doit-on", ramène à l'idée de devoir et d'impératif. Ainsi, la question devient plus problématique puisqu'elle devient : Faut-il faire de la recherche de plaisirs un impératif ? Mais nos conclusions depuis le début sont peut-être erronées car nous concevons le bonheur comme obtention de plaisirs, or, ce qui différencie le bonheur du plaisir, c'est que le bonheur est durable et constant, tandis que le …